Le Boulevard et la rue des Capucines

Le boulevard et la rue des Capucines – Bref historique.

boulevard des capucinesLe boulevard des Capucines est ouvert par lettres patentes de juillet 1676. Il est l’un des quatre grands boulevards parisiens qui, avec ceux de la Madeleine, des Italiens et de Montmartre, constituent une chaîne de boulevards s’étendant d’ouest en est. Pendant la Révolution, le boulevard des Capucins devient une partie du boulevard Cerutti. C’est en 1700 que la rue des Capucines (1er et 2e arrondissements) fut ouverte sur les anciens jardins de l’Hôtel de Luxembourg, pour prolonger la rue des Petits-Champs. On lui donna d’abord, en 1734, le nom de rue Neuve-des-Capucines et elle a gardé ce nom jusqu’en 1881. La rue et le boulevard des Capucines doivent leur nom au voisinage de l’ancien couvent des Capucines.

Le Couvent des Capucines.

couvent des capucinesDe 1633 à 1687, l’espace situé entre les rues Louis-le-Grand, Danielle-Cassanova, des Capucines et le boulevard des Capucines, fut occupé par une partie du marché aux chevaux évacué de la butte Saint-Roch, lors des travaux d’extension du Palais-Cardinal. En 1687, le marché fit place au couvent des Capucines, antérieurement installé au nord de la rue Saint-Honoré, Louis XIV ayant eu besoin de son emplacement pour la création de la partie occidentale de la place Vendôme. Les Capucines furent donc transférées, en 1688, dans leur nouveau couvent. Celui-ci, construit d’après les plans de François d’Orbay, fermait la place Vendôme, au nord, au-delà de la rue des Capucines. La chapelle de ce couvent était située à l’emplacement de la rue de la Paix, son entrée étant à hauteur du n°4. Le couvent des Capucines fut fermé en 1790 et la rue de la Paix, originellement appelée « rue Napoléon », fut tracée en 1806. Au fil des décennies qui suivirent la Révolution, des dépouilles de personnages illustres furent retrouvées sur le site de l’ancien couvent : celle de Louis de Vaudémont, femme d’Henri III et reine de France, à l’on devait le premier couvent des Capucines (Napoléon la fit transporter au Père-Lachaise d’où Louis XVIII la fit transférer dans la basilique de Saint-Denis), celles de Catherine de Joyeuse, de la duchesse de Mercoeur et de Louvois, également. La chapelle contenait aussi, dit-on, le corps de saint Ovide, dont le pape Alexandre VII avait fait don, en 1665, au duc de Créqui, ambassadeur à Rome, inhumé au même endroit. Inutile de dire que la présence supposée de saint Ovide dans le quartier finit par donner lieu, en 1764, à une foire annuelle qui se tenait sur la place Vendôme : la foire Saint-Ovide. En raison de son affluence, ont dû la transporter, en 1771, sur la place de la Concorde (ex-place Louis XIV). Autre défuntes illustres du couvent des Capucines : Mme de Pompadour et sa fille, Alexandrine Le Normand d’Etioles.

Lieux remarquables du boulevard des Capucines.

N°1 : Le Café napolitain qui se rendit célèbre par les journalistes, les écrivains et les acteurs qui le fréquentèrent.

N°2 : Emplacement de l’ancien hôtel Montmorency où s’établit ensuite le Théâtre du Vaudeville, fondé en 1791. On l’y édifia, à l’angle de la rue Chaussée-d’Antin (9e arr.), entre 1866 et 1868, et il ouvrit ses portes en 1869. En 1927, il céda la place au cinéma Paramount Opéra. Sa grande salle correspond aux fondations du grand salon de l’hôtel du 18e siècle, dont la façade en rotonde a été conservée.

N°8 : Offenbach y habita de 1876 à 1880, année de son décès.

N°10 : Aux environs de 1840, les hommes de lettres, les artistes et les grands bourgeois se retrouvaient au n°10 du boulevard des Capucines, à la Grange-aux-Belles.  Un salon y était réservé à la cour : nous sommes alors sous le règne de Louis-Philippe Ier. Alors que l’on construisait l’Opéra Garnier (voir notre texte « L’Opéra Garnier et son fantôme », Paris Fierté, 18 mars 2013), la Grange-aux-Belles faisait peau neuve et devint le Café de la Paix (1862). Eclairage au gaz, raffinement du décor, cuisine gastronomique et proximité du nouvel Opéra, permirent  au nouvel établissement de conquérir rapidement le cœur d’une clientèle de qualité : compositeurs, écrivains, artistes lyriques et danseuses s’y pressèrent bien vite. L’établissement se modernisa au fil des ans, le Café de la Paix fut inscrit aux monuments historiques en 1875.  Il sera rénové une nouvelle fois en 2002. L’adresse de l’établissement est aujourd’hui située au 5 rue de l’Opéra.

N°12 : Le Grand-Hôtel, édifié sur un ancien marais-potager.

N°14 : Hôtel Scribe. Emplacement de l’ancien Grand Café dont le « Salon Indien » accueillit, le 28 décembre 1895, les premières projections publiques de « photographie animée à l’aide du cinématographe, appareil inventé par les frères Lumière ». Seule une trentaine de personnes auraient fait le déplacement et la presse ne s’était même pas dérangée. Bref, ce fut un non-événements. Mais trois semaines plus tard, la recette du cinématographe s’élevait déjà à 2000 euros !

N°16-22 : Siège du journal L’Evénement, journal fondé par Victor Hugo.

N°24 : Mistinguett y habita de 1905 à 1956.

N°28 : Ancien emplacement, en 1889, des « montagnes russes », remplacée en 1893 par la salle de spectacle de l’Olympia, que l’on ne présente plus.

N°35 : C’est dans l’atelier de Gustave-Félix Tournachon, alias Nadar, caricaturiste, écrivain, pamphlétaire, photographe et aéronaute de son état, que se réunirent, dans les années 1860, les membres de la Société d’Encouragement pour la Navigation aérienne, fondée la même année, par Nadar lui-même cette société comptait nombre de célébrités, telles que Victor Hugo, George Sand, Offenbach, Alexandre Dumas et bien d’autres. Nombre de savants se rallièrent également à Nadar. Leur but ? La promotion du « plus lourd que l’air ». Ayant constaté que les ballons et montgolfières étaient par trop soumis au bon vouloir des vents et des intempéries, Nadar se fit l’avocat des « plus lourds que l’air » et de l’hélice.  « C’est l’hélice, qui entre dans l’air comme dans du bois, qui va nous emporter dans l’air ! ». L’Histoire devait, à terme, lui donner raison. Las, dans les années1860, l’aviation balbutiante était encore dépendante des ballons et ceux-ci, comme par vengeance, furent à l’origine de bien des déboires pour Nadar qui, pour prouver concrètement la valeur de ses théories, était bien obligé, à cette époque, d’user de ballons pour permettre le décollage de la nacelle. Après bien des essais et des expériences, la chute du ballon « Le Géant », le 18 octobre 1863, sonna le glas de l’aventure. Nadar vendit son ballon à une compagnie privée, lors de l’Exposition universelle de 1867. Pourtant, « malgré l’ironie du sort, une idée venait d’être publiquement énoncée, qui allait se révéler féconde. A sa manière, Nadar fut un véritable précurseur de l’aviation. » En avril 1874, quelques peintres –Renoir, Manet, Pissarro, Claude Monet-, qui devaient prendre le nom d’ « impressionnistes », exposèrent à cet endroit leurs premières toiles. L’une de celles-ci, que l’on doit à Claude Monet et qui est intitulée Boulevard des Capucines est aujourd’hui visible au musée des beaux-arts Pouchkine de Moscou.

Un mot sur Mistinguett.

mistinguettNous l’avons vu, Mistinguett habita le n°24 du boulevard des Capucines, de 1905 à 1956, année de son décès (5 janvier). De son vrai nom, Jeanne Florentine Bourgeois, Mistinguett naquit à Enghien-les-Bains, le 5 avril 1875, d’une mère couturière et d’un père journalier. Après avoir pris des cours de théâtre et de chant, elle débute sa carrière en 1885. Dans le train qui l’amène à Paris pour ses leçons de violon, elle fait la rencontre de Saint-Marcel, responsable de revue au Casino de Paris, qui l’engage pour lever le rideau. Elle se cherche quelques années durant, changeant plusieurs fois de nom de scène : Miss Helyett, Miss Tinguette, Mistinguette et, finalement, Mistinguett. Elle entre au Trianon-Concert en 1894. Jusqu’en 1914, elle alterne pièces de théâtre, revues et cinéma muet, expériences qui lui permettront de devenir la célèbre « Mistinguett » telle qu’on la connaît. Durant la première guerre mondiale, son amant, un certain Maurice Chevalier, est blessé au front et fait prisonnier en Allemagne. Dans le but de le faire libérer, elle propose ses services au général Gamelin qui l’utilise comme agent de renseignement. Elle soutirera de nombreux renseignements à l’ennemi et parvient à faire libérer Maurice Chevalier en 1916 grâce à ses relations avec le roi d’Espagne Alphonse XIII. De 1918 à 1925, elle sera la vedette incontestée du Casino de Paris, la miss des grandes revues qui fera accourir le tout Paris. Devenue une gloire nationale, elle chante « Ca c’est Paris » et « Mon homme ». Elle apparaît comme l’mage type de la Parisienne. Décédée en 1956, elle sera enterrée au cimetière de sa ville natale.

Lieux remarquables de la rue des Capucines.

N°1 : Correspond au n°1 de la place Vendôme.

N°7 : Ancien emplacement des écuries de la comtesse Louise-Marie-Adélaïde d’Orléans.

N°12 : Emplacement de l’hôtel qui servit de logement de fonction aux maires de Paris, Bailly et Pétion.

N°15 : En 1726, Tavenot construisit à cet endroit un hôtel pour le compte du fermier général Des Vieux. Cet hôtel entra en possession du Crédit Foncier, dès 1854.

N°s 16-18 : On situe un hôtel construit en 1745 par Louis Quirot pour le compte du très fortuné fermier général Fillon de Villemur.

N°s 17-19 : En 1726, Tavenot construisit à cet endroit un hôtel pour le compte d’un certain Castaignier, directeur de la Compagnie des Indes. Dès 1854, cet immeuble fut occupé par le Crédit Foncier.

N°s 22-24 : A cet endroit se situe l’emplacement de l’Hôtel de la Colonnade. Il est dit que Dupleix y mourut et que Bonaparte y logea (1793) lorsqu’il fut nommé général commandant de l’armée de l’Intérieur, après le combat devant l’église Saint-Roch. C’était également, dit-on, son domicile lorsqu’il se maria, en 1796. Sous l’Empire, cet hôtel appartint au maréchal Berthier, prince de Wagram (1807). L’Empereur d’Autriche y demeura aussi en 1814-1815. Ensuite, de 1820 à 1853, cet immeuble fut occupé par le ministère des Affaires étrangères, transféré au quai d’Orsay ultérieurement. Le 23 février 1848, c’est devant cet hôtel, sur le boulevard, que se déroulèrent les heurts qui opposèrent les Parisiens à un détachement du 14e régiment d’infanterie de ligne qui s’était déployé pour barrer ledit boulevard et assurer la protection du chef du gouvernement, François Guizot. Vers 21h, la foule voulut forcer le barrage et les soldats firent feu. On dénombra 35 morts et 50 blessés parmi les émeutiers. Ce fut là le déclenchement de la révolution de 1848 qui mit fin au règne de Louis-Philippe.

Eric TIMMERMANS.

Sources : « Connaissance du Vieux Paris – Rive Droite », J. Hillairet, Editions Princesse, 1951-1953-195, p. 216-218, 223-224 & 265-267 / « Guide de Paris mystérieux », Les Guides Noirs, Editions Tchou Princesse, 1978, p. 191-197.

 

La rue du cherche-midi

La rue du Cherche-Midi.

La rue du cherche-midiLa rue du Cherche-Midi qui traverse les 6e et 15e arrondissements, s’étend du n°25 rue du Vieux-Colombier/place Michel Debré, à la place Camille-Claudel. Elle est le résultat de la réunion de trois rues, celles de la Vieille-Tuilerie et du Petit-Vaugirard, et d’une artère située entre la rue du Regard et le carrefour de la Croix-Rouge, et nommée jadis rue du Cherche-Midy (1595) et du Chasse-Midi (1628). La rue prit son nom actuel de rue du Cherche-Midi en 1832. On ne sait pas exactement pourquoi on lui a donné ce nom. Peut-être en raison de la présence, dans cette rue, d’une enseigne représentant un cadran solaire ou par référence à un Hôtel de la Chasse, jadis situé dans la rue du Dragon.

La rue du Cherche-Midi par numéros.

N°s 2 à 12 : Ancien couvent des Prémontrés dont l’église fut le siège de la section de la Croix-Rouge (Bonnet rouge, puis Bonnet de la liberté, durant la Révolution).

N°18 : Hôtel de Marsilly. Charles-Joseph Lambrechts (ministre de la Justice de 1797 à 1799) y demeura. Il rédigea notamment l’acte de déchéance de Napoléon.

N°35 (ancienne numérotation) : C’est là que le 27 mars 1832, vers 2h du matin, mourut Antoine Fabre d’Olivet, à l’âge de 56 ans. Personnage mystérieux, il a la réputation d’avoir été un « grand initié ». De fait, tout au long de sa vie, il s’intéressa beaucoup à l’occulte. Il étudia le latin, le grec, l’hébreu et le sanscrit. Il inventa le culte maçonnique de la « Céleste culture » (qui se rattachait aux mystères d’Eleusis) et fonda un culte secret, syncrétisme de polythéisme et de monothéisme. On dit aussi qu’il pratiqua la « haute magie » dans un templum consacré, dans son appartement. Sa mort ne fut pas moins mystérieuse que le personnage lui-même. On sait qu’un poignard mit fin à son existence mais l’identité de l’assassin qui le mania reste inconnue. Fut-ce un suicide ? Quelqu’un avait-il une raison de l’assassiner ? Ou, comme aiment à le penser d’aucuns (sans rire), une entité surnaturelle est-elle venu mettre un terme aux recherches de cet homme qui avait peut-être percé trop de mystères occultes ? Mystère, mystère, donc…

N°37 : A l’emplacement du n°37, au coin de la rue du Regard, se trouvait, avant 1907, l’hôtel des Conseils de Guerre et la maison de Justice Militaire. L’hôtel disparut avec le percement du boulevard Raspail. En 1796, il fut occupé par le citoyen Gaston Rosnay, banquier, économiste, inventeur et philanthrope de son état. Il fonda à cet emplacement un « Gymnase de bienfaisance ». Pour ce faire, notre généreux inventeur acquit l’immeuble du Cherche-Midi, en septembre 1796, pour la somme de 205.528 francs, qu’accessoirement il négligea de payer… Le 6 floréal An VII, le contrat de Rosnay était annulé, ses créanciers perdaient leurs droits sur l’immeuble et Rosnay fut condamné à dix jours de prison et à 500 francs d’amende pour avoir tenté d’escroquer la fortune de plusieurs citoyens… Ce fut la fin du Gymnase de bienfaisance.

N°38 : A partir de 1800, emplacement de la prison militaire du Cherche-Midi où furent jugés le général Malet, après sa tentative de coup d’Etat contre Napoléon (1812), les insurgés de juin 1848 et le capitaine Dreyfus (décembre 1894).

N°39 : Demeure des parents d’Adèle Foucher, lors de son mariage avec Victor Hugo, en 1822. C’est là que le célèbre écrivain donna la lecture de son Cromwell, le 12 février 1827.

N°40 : Hôtel de Rochambeau qui tient son nom du commandant des troupes françaises de soutien aux insurgés américains. Il fut l’un des artisans de la victoire de Yorktown qui mit fin à la guerre d’indépendance américaine.

N°44 : Demeure de Dominique Joseph Garat, successeur de Danton au ministère de la Justice. Il prononça l’arrêt de mort de Louis XVI en 1793. Egalement demeure d’enfance de Victor Hugo (à l’époque rue des Vieilles-Tuileries n°2). Il vécut là en 1813 avec sa mère et ses deux frères. A partir de 1820, demeure de l’abbé Grégoire, chef de l’Eglise constitutionnelle durant la Révolution. Il y mourut en 1831. Ancien pompe à eau, dans la cour, à gauche.

N°s 85-87 : Hôtel de Montmorency-Bours, dit également « petit hôtel de Montmorency ». Au numéro 87, une plaque indique l’emplacement du borne-fontaine alimentée, en 1847, par les eaux du canal de l’Ourcq.

N°s 88 à 92 : Chapelle de la maison mère de la congrégation de la Mission.

N°89 : Grand Hôtel de Montmorency. En 1808, demeure du maréchal Lefebvre et de son épouse, Madame Sans-Gêne.

N°95 : Hôtel de Chambon. Acheté par Gérard Depardieu en 1994.

N°103 : Au début des années 1950, on y notait la présence d’une statuette de Notre-Dame dans sa niche.

N°112 : Emplacement de l’ancienne clôture du Cherche-Midi, poste d’octroi installé sous Louis XV, en 1765., et remplacé juste avant la Révolution par le mur des Fermiers généraux.

La rue du Cherche-Midi dans la Traversée de Paris.

La traversée de ParisDu célèbre film de Claude Autant-Lara, La Traversée de Paris (1956), inspiré d’une nouvelle de Marcel Aymé, Traversée de Paris (1947), on se souvient généralement de la tirade vocale de Jean Gabin, alias l’artiste-peintre Grandgil, dans la cave de l’épicier Jambier (Louis de Funès). A la suite de cet épisode haut en couleur, ledit Grandgil et le chauffeur de taxi au chômage, Marcel Martin (Bourvil), s’en vont livrer de l’autre côté de la ville, quatre valises bourrées de morceaux d’un cochon fraîchement découpé. Une occasion pour Grandgil de découvrir la réalité du marché noir sous l’Occupation. Las, à la suite de nombreuses péripéties et arrivés à bon port, nos deux compères se font arrêter par une patrouille allemande. Pour comble de malheur, on apprend qu’un officier allemand a été abattu par la Résistance et que tous les hommes en état d’arrestation doivent être rassemblés et emmenés, de toute évidence en vue d’une exécution menée en représailles de l’attentat perpétré contre l’officier précité. Nombre de noms de rues de Paris sont cités durant tout le film et notamment celui de la rue du Cherche-Midi, notamment crié par Bourvil au moment de la rafle, épisode qui se situe vers la fin du film, entre 01:11:25 et 01:13:27.

Eric TIMMERMANS.

Sources : Connaissance du Vieux Paris, J. Hillairet, Rive Gauche et les Îles, 1953, p. 183 / Guide de Paris mystérieux, Les Guides Noirs – Editions Tchou Princesse, 1978, p. 233-234..

 

L’Abbe Adam des vaux-de-cernay

Cernay-la-Ville.

Fontaine saint-thibaudCernay-la-Ville est une commune située dans le département des Yvelines, en région francilienne (40 km au sud-ouest de Paris). On peut la rejoindre par la D906, entre Rambouillet et Chevreuse, le village de Cernay étant inclus dans le parc naturel régional de la haute vallée de Chevreuse. Il est également situé à proximité de la limite nord-est de la forêt domaniale de Rambouillet. Cernay a peut-être des origines celtiques, vu qu’il est probable que l’on y ait exploité ou travaillé le fer dès l’époque de La Tène. De fait, le nom même de Cernay viendrait d’du gaulois Isarnacon (réduit ensuite à Sarnacon), du préfixe Isarnon « fer » et du suffixe –acon (terme localisant), d’où « lieu où il y a du fer ».Le toponyme de Cernay est attesté, dès l’an 768, sous la forme Sarnetum. Cernay compte aujourd’hui moins de 1700 habitants : des recensements de la population de cette commune sont effectués depuis 1793. Du point de vue du patrimoine, elle possède l’église Saint-Brice, dont le transept et la base du clocher sont du 13e siècle. Et il en est de même pour la statue en chêne de saint Brice. Le 16e siècle nous a laissé la nef et les bas-côtés, de même qu’une pierre tombale à deux effigies. Le grand Christ de bois date lui du 17e siècle. Mais c’est l’ancienne abbaye des Vaux-de-Cernay qui constitue le principal attrait de ce coin d’Île-de-France.  C’est d’ailleurs pour la distinguer clairement de celle-ci que la petite agglomération de Cernay se vit adjoindre « la Ville ». Dans la seconde moitié du 19e siècle, des peintres parisiens découvrirent Cernay-la-Ville et fréquentèrent assidument l’auberge de la mère Anguier dont les murs furent bientôt tapissés d’études offertes par les clients parmi lesquels on cite Pierre Véron, Dameron, Pelouse et Cormon, parmi bien d’autres. Au début du 20e siècle, un certain père Avril était le propriétaire de l’hôtel de la Poste et il avait une chanson publicitaire que l’on fredonnait sur l’air d’Auprès de ma blonde :

A Cernay-la-Ville µ

Qu’il fait bon, fait bon, fait bon

A Cernay-la-Ville

Qu’il fait bon venir.

I.

Pour faire une fredaine}

Le Parisien malin           } bis

Promène sa bedaine

Dans ce pays divin. (au refrain)

II.

En folles ribambelles}

Les peintres éblouis  } bis

S’y moqu’nt avec leurs belles

Des microb’s de Paris. (au refrain)

III. A l’hôtel de la Poste}

Chez le gros père Avril} bis

La gaieté vous accoste

Et vous tap’ su’ l’nombril. (au refrain).

Sept couplet se succédaient ainsi, évoquant des « rôtis cuits su’l’gril » et autres « poulets et poissons d’Avril », l’absence de punaises dans les lits, les amusements les plus divers, etc.

L’abbaye des Vaux-de-Cernay.

Abbaye des vaux de cernayL’abbaye des Vaux-de-Cernay fut fondée en 1118 par un groupe de moines de la congrégation normande de Savigny, dont la maison mère se trouve près d’Avranches. Le site sur lequel elle fut édifiée fut offert par le connétable Simon, seigneur de Neauphle-le-Château, et Eve, son épouse. En 1147, avec l’ensemble des abbaye de cette congrégation, l’abbaye des Vaux-de-Cernay fut rattachée à Cîteaux. Elle connaît une période  de grande prospérité au 12e et 13e siècles. L’un de ses moines, Pierre des Vaux de Cernay fut le chroniqueur des croisés lors de la croisade contre les Albigeois. Au 15e siècle, au lendemain de la Guerre de Cent Ans, les bâtiments sont abandonnés. L’abbaye sera toutefois entièrement restaurée dans le courant des 17e et 18e siècles…et définitivement abandonnée à la Révolution. En 1791, les biens mobiliers et immobiliers de l’abbaye sont vendus comme biens nationaux. Quant aux bâtiments, ils sont utilisés comme carrière de pierres et tombent progressivement en ruine. En 1873, c’est finalement à la baronne Charlotte de Rothschild, fille de James de Rothschild, que l’on devra la reconstitution et la restauration du domaine.  Elle fait notamment relever les bâtiments. A sa mort, en 1899, son petit-fils Henri de Rothschild héritera du domaine. A la mort de ce dernier, en 1946, le domaine est Felix Amiot, un constructeur d’avions qui y installe ses bureaux d’études. A la fin des années 1960, on notait encore la présence de plusieurs pierres tumulaires dans ce qui restait de l’église abbatiale. Parmi elles, celle de saint Thibaud de Marly, mort le 8 décembre 1247. Son corps fit l’objet de plusieurs translations, avant de se trouver enchâssé dans la nef de l’église. Jadis, on observait une grande dévotion aux fêtes de la Pentecôte, et une fontaine portant le nom du saint, dont on dit qu’il vit un jour la Vierge durant son sommeil, se trouve dans le jardin du monastère. En 1988, le domaine est racheté par le groupe Savry, alors dirigé par Philippe Savry. Ce groupe est spécialisé dans l’installation d’hôtels dans des bâtiments historiques. Il transforme ainsi l’ancienne abbaye des Vaux-de-Cernay en un hôtel-restaurant qui ouvrira ses portes en 1989. Le 4 janvier 1994, l’abbaye est finalement classée au titre des monuments historiques.

L’abbé Adam et ses démons…

Nous sommes au temps du roi Philippe le Bel, célèbre liquidateur de l’Ordre du Temple. En ce temps-là, l’abbé de l’abbaye des Vaux-de-Cernay portait le nom d’Adam. Un jour, alors qu’accompagné d’un seul serviteur et après avoir visité l’une des métairies de l’abbaye, il battait la campagne , l’abbé Adam fit la rencontre du Diable sous de multiples formes ! Ainsi le Prince de ce monde lui apparut-il sous l’aspect d’un arbre blanc de frimas qui s’avançait vers lui : l’arbre poursuivit cependant son chemin, laissant derrière lui une odeur de soufre. L’abbé eut beau faire son signe de croix et invoquer la Vierge, Satan reparut à nouveau, cette fois sous l’apparence d’un cavalier noir et furieux. Dans ce cas aussi, Satan passa son chemin, pas contrariant le Diable ! Mais Adam ne lui en asséna pas moins un coup sous le choc duquel le Diable se transforma en un petit moine encapuchonné et armé d’une épée que les divers signes de croix de notre abbé rendirent bien vite inoffensive ! Mais le démon revint visiter Adam, sous la forme d’un porc, puis d’un âne. Exaspéré, l’abbé Adam traça un cercle en pierre et figura une croix au centre, puis somma le Diable d’y entrer. Celui-ci s’exécuta, non sans avoir changé ses longues oreilles d’âne…en cornes ! Là, notre abbé l’injuria d’abondance et le Diable, vexé, se changea en tonneau, roula dans la campagne, puis revint sous la forme d’une roue de charrette qui passa sur le ventre de l’abbé…sans lui faire le moindre mal. Le roue diabolique poursuivit son chemin et disparut…

Eric TIMMERMANS.

Sources : Guide l’Île-de-France mystérieuse, Les Guides noirs – Tchou Editeur, 1969, p.232-236 / Le grand Légendaire de France – Démons et Sorciers, les créatures du Diable, Marie-Charlotte Delmas, Omnibus, 2007, p. 105-106.

L’hospice des Quinze-vingts

L’Hospice des Quinze-Vingts : de la rue des Echelles à la rue de Charenton.

L'hospice des Quinze-vingtsC’est à l’initiative du cardinal de Rohan, grand aumônier de France, qu’en 1780 on décida de transférer l’hospice des Quinze-Vingts à l’emplacement de la caserne des Mousquetaires-Noirs, situé au numéro 28 de la rue de Charenton (12e). Cette dernière avait été installée, en 1699, par Robert de Cotte, sur le site d’un hôtel du 16e siècle. On y caserna la deuxième compagnie des mousquetaires, nommés les Mousquetaires-Noirs du nom de la robe de leurs chevaux. Ils y restèrent de 1704 à 1775, année où on les supprima. Cinq ans plus tard, on y transporta les malades de l’hôpital des Qunze-Vingts, édifié par Saint-Louis, vers 1260, à la rue des Echelles, sur un terrain voisin du cloître Saint-Honoré et que l’on nommait alors communément le Champourri. Selon la tradition, lors de la septième croisade, que mena Saint-Louis, 300 chevaliers auraient eu les yeux crevés et c’est pour les recueillir que fut édifié l’hospice des Quinze-Vingts, qui comptait donc 300 lits ( 300 = 15 x 20 ; selon l’ancien système vigésimal de numération, système qui était utilisé dans une grande partie de l’Europe au Moyen-Âge et en gaulois, notamment pour le commerce qui ne nécessitait pas l’usage de grands nombres). La chapelle de l’hospice (située aujourd’hui au fond de la cour du n°26 de la rue de Charenton ; quelques tombeaux de l’ancienne chapelle furent transférés dans la nouvelle, dont celui de François de Gondi, premier archevêque de Paris), fut dédiée à saint Rémi et le roi alloua à l’hospice une rente de 30 livres, destinée au potage des 300 aveugles. Mais la cruauté humaine étant sans bornes, on trouva le moyen de s’amuser du malheur de ces aveugles. Ainsi, il est dit que Charles IX et Henri III ne manquaient jamais, lors de leurs séjours à Paris, de se rendre à l’hôpital des Quinze-Vingts pour se délecter d’un bien étrange spectacle dont une description, dans le contexte du quinzième siècle, est parvenue jusqu’à nous :

« En 1425, le dernier samedi du mois d’août, quatre aveugles armés de toutes pièces (c’est-à-dire : en armure) et d’un bâton en main, furent promenés par tout Paris avec deux hommes qui marchoient devant, dont l’un jouoit du haut bois, et l’autre portoit une barrière, où étoit représenté un pourceau. Le lendemain, équipés de même, ils se trouvèrent dans la cour de l’hôtel d’Armagnac, situé à la rue Saint-Honoré, vis-à-vis de celle de Froid-Manteau, où à présent se voit le Palais Cardinal ; et là, bien pis que les « Andabates », qui combattaient à ïeux-clos, au lieu d’attaquer un pourceau qui devoit appartenir à celui qui le tueroit, c’étoit eux-mêmes qu’ils attaquoient, et croyant frapper la bête, s’entredonnoient de si rudes coups, que sans ces armes défensives dont ils étoient couverts, qui pourtant ne les sauvoient pas de blessures, ils se seroient bientôt entr’assommés… » (« Histoire et recherches des Antiquités de la ville de Paris », t. II, H. Sauval, 1724 », cité par « Guide de Paris mystérieux », p.302).

Cet hospice pour aveugles resta établi à la rue des Echelles pendant plusieurs siècles avant d’être transféré, en 1719, à la rue de Charenton.

L'hospice des Quinze-vingts« Vers 1845, l’hôpital se composait de 300 aveugles de première classe, nourris, chauffés, habillés et recevant en outre 33 centimes par jour ; de 120 aveugles de seconde classe, qui ne recevaient point cette somme journalière, mais que l’on entretenait et qu’on instruisait, et qui pouvaient espérer parvenir à la première classe ; enfin des aveugles de tous les départements qui pouvaient prétendre à l’admission en faisant preuve de pauvreté et de cécité absolue. » (Guide de Paris mystérieux, p.302).

De nos jours, le 28 rue de Charenton abrite le Centre hospitalier national d’ophtalmologie des Quinze-Vingts.

 

Un mot sur la rue de Charenton.

La rue de Charenton est une longue artère du 12e arrondissement (arrondissement qu’elle traverse dans sa quasi-totalité) qui s’étend de la place de la Bastille, jusqu’aux limites de Paris, à hauteur de Charenton-le-Pont, dont elle tire son nom. Cette voie existe depuis l’antiquité romaine, mais elle était, à cette époque, située hors des murs de Lutèce. Elle est située sur la rive droite du lit supérieur de la Seine et toutes les constructions situées entre elles et la Seine se situent en zone inondable (ce qui s’est d’ailleurs produit en 1910)

Parmi les sites particuliers de cette rue on notera :

-N°2-22 : Opéra Bastille.

-N°23-25 : Maison du 17e.

-N°24-34 : Hôpital des Quinze-Vingts.

-N°49 : Lycée de Théophile Gautier.

-N°49-51 : Immeubles du 17e dits cour du Bel-Air.

-N°59-61 : Immeuble du 18e, ancienne manufacture Krieger.

-N°189 : Mairie du 12e arrondissement.

-N°304 : Borne murale datant de 1726 (règne de Louis XV), interdisant de construire au-delaà de cette limite jusqu’au village suivant.

-N°327 (jusqu’à la fin de la rue) : Cimetière de Bercy.

Eric TIMMERMANS.

Sources : « Connaissance du Vieux Paris – Rive Droite », J. Hillairet, Editions Princese, 1951-1953-1954, p. 357-358 / « Guide de Paris mystérieux », Les guides noirs, Editions Tchou Princesse, 1979.

Jo Privat, le frisson de Paname de Claude Dubois

jo privat

 

Le 3 avril 1996, mourait Jo Privat. « Quel mec ! » disent de lui ceux qui l’ont connu. À Paris, en province, là où le musette reste à l’honneur, l’âme de Jo vivifie encore les pistes de danse. Dès que l’accordéon attaque Balajo, Sa préférée ou Mystérieuse, les gambilleurs s’y bousculent. Jo Privat a dû composer sept cents valses-musette. À la fin des années 1940, son « musette swingant » avait rénové le genre. Indissociable du musicien et du compositeur inspiré, il y avait le « mec ». Ses mille et une nuits que, clope aux lèvres, Jojo racontait de sa « voix pleine de rustines ». Pur jus de chique Ménilmuche, l’accent de Jo grasseyait un argot infiniment drôle. Privat aimait les truands, le milieu, « les canailles ». Il était de ce Paris aux limites populaire-voyou indécises. Emile Vacher, pionnier du musette, avait été son maître. En sa compagnie, à 15 ans en 1934, Jo jouait déjà à L’Ange bleu, près de la place Clichy. Le monde interlope « s’y dégrippait les mollets ». Pour Jo, l’avant-guerre avait été le zénith de ce Paris de la rue. Après Le Petit Jardin du 26, avenue de Clichy, en 1937 à 18 ans, il était entré au Balajo, 9, rue de Lappe à la Bastille. À la Libération tout était reparti, et la Bastaga s’est mise à rimer avec Jo Privat. Sa légende embrayait. Un exemple superbe de culture populaire parisienne, la mémoire unique de Paris. Ou, plutôt, de Paname.  Auteur :En 1993, avec Robert Lageat, le taulier du Balajo, Claude Dubois avait publié Des Halles au Balajo. Il entrait au coeur du célèbre bal de la rue de Lappe et de plain-pied, dans ce qu’il appelle « le Paris populaire mâtiné voyou ». Sur cet univers, Dubois a écrit ensuite Paris gangsterJe me souviens de ParisLa Bastoche – Une histoire du Paris criminelLa rue Pigalle, etc. Au Balajo, Claude Dubois s’était lié à Jo Privat, accordéoniste et argotier époustouflant. Des projets s’étaient ébauchés mais, jusqu’ici, Dubois n’avait qu’évoqué Privat. Il rend enfin hommage au roi de « la boîte à frissons », comme le facétieux Jojo aimait taquiner son instrument.

La rue du Jour

La rue du Jour.

la rue du jourVers 1370, Charles V se fit construire à l’emplacement de cette rue un pied-à-terre, raison pour laquelle cette artère fut nommée « rue du Séjour (royal ou du roi) » puis, par corruption, « rue du Jour ». Ledit séjour était situé entre le mur de Philippe-Auguste et le chemin qui conduisait à Montmartre. Quant à la rue proprement dite, elle date vraisemblablement du début du 13ème siècle. Tout le côté impair de la rue du Jour forme, jusqu’à la caserne des pompiers, un ensemble intéressant de maisons parisiennes datant du 17ème siècle.

Par numéros :

N°2 : Ancienne maison qui avant la Révolution appartenait au chapitre de Saint-Eustache. Elle était, à cette époque, occupée le citoyen-curé Poupart, ancien confesseur de Louis XVI.

N°3 : Ancienne maison portant l’enseigne « Au Cadran d’Or ».

N°4 : La maison que l’on peut voir à cette adresse aujourd’hui est une reconstitution fidèle de l’ancien Hôtel de Royaumont, bâtie à cet endroit en 1612 et qui fut démolie en 1950. On été conservés de l’ancien édifice, le porche de la cour d’entrée, les caves et les soubassements. Par dessus cet hôtel, on accède à une admirable vue sur le transept nord de l’église Saint-Eustache. A son pignon, on peut apercevoir une tête de cerf portant une croix entre ses bois, ce qui rappelle l’histoire célèbre de saint Hubert, mais également celle de saint Eustache.

N°5 :Ancienne maison qui porte l’enseigne « Au Beau Noir ». Elle était alors la propriété d’un teinturier. Depuis, cette enseigne a continué à être utilisée par tous les commerçants qui ont succédé au teinturier.

N°25 : Cet ancien hôtel fut édifié sur une partie de l’emplacement où fut bâti, en 1370, le « séjour » du roi Charles V. Il s’agit d’une construction Renaissance, datant de 1540 et refaite au 17ème siècle. A noter que la façade, la décoration du grand escalier et le plafond d’un ancien salon au premier sont classés.

N°27 : Restes d’un hôtel du 17ème siècle.

N°31 : Dans cet ancien hôtel meublé habita, en 1784, Nicole Leguay, connue sous le nom de la « baronne d’Oliva », celle de l’affaire du collier de la reine.

L’église Saint-Eustache.

église saint-eustacheC’est dans la rue du Jour que l’on trouve l’église Saint-Eustache. A l’origine, au 12e siècle, on avait établi à cet endroit un petit oratoire dédié à sainte Agnès et rattaché à Saint-Germain-l’Auxerrois. Le quartier se développa et fut nommé le « Nouveau Bourg Saint-Germain », aussi fallut-il envisager la création d’une nouvelle église. Au début du 13ème siècle, celle-ci fut dédiée à saint Eustache. On y transféra des reliques de ce saint dont le corps, dit-on, reposait depuis un siècle à l’abbaye de Saint-Denis. En 1532, on posa la première pierre d’une nouvelle église financée par François Ier et qui fut agrandie jusqu’en 1640. Les travaux reprirent en 1665 avec l’aide financière de Colbert et en firent le plus grand édifice religieux de la Renaissance à Paris. L’église Saint-Eustache fut, notamment, la première église à posséder le plus grand nombre de sépultures célèbres. « On y voyait celles de l’historien Haillan, mort en 1610, de Marie de Gournay, fille adoptive de Montaigne, de Voiture, mort en 1648, de Vaugelas, mort en 1650, de Benserade, de Furetière, du maréchal de La Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurien d’Armenonville, de Chevert. Le plus remarquable de ces tombeaux était celui de Colbert, sculpté par Coysevox et Tuby : on peut encore le voir dans la chapelle Saint-Louis-de-Gonzague. C’est à Saint-Eustache que l’on célébra les obsèques de La Fontaine, qui fut enterré au cimetière voisin de Saint-Joseph, ainsi que celles de Mirabeau, mais non celles de Jean-Baptiste Poquelin, l’archevêque ayant interdit l’accès de l’église à ce baladin. Comme son ami le fabuliste, Molière fut enterré au cimetière Saint-Joseph, en pleine nuit et à la clarté des flambeaux. » (« Guide de Paris mystérieux », p.423). L’apparence de cette église peut laisser un arrière-goût d’étrangeté, mais cela résulte tout simplement du fait qu’elle n’a jamais été terminée ! Il s’agit toutefois d’une des plus grandes églises de Paris, soit 105 mètres de long, ce qui en fait le plus vaste sanctuaire parisien après Notre-Dame.La statue de marbre sur l’autel, soit la Vierge tenant l’enfant, est de J.-B. Pigalle. Quant à la chapelle Saint-Pierre l’Exorciste, elle abrite une célèbre toile, communément attribuée à Rubens : Les Pèlerins d’Emmaüs. L’église Saint-Eustache, du fait de la proximité des Halles, fut, de tous temps, un centre important pour les corporations, les confréries de métiers. Citons, notamment, la confrérie de Notre-Dame de Bonne Délivrance, de saint Christophe et de saint Léonard, qui regroupait les fruitiers, les fromagers, les coquetiers et les beurriers ou encore celle de saint Eloi (orfèvres, joailliers, horlogers). Notons aussi que le banc d’œuvre de l’église présente une particularité : « à son revers, un cartouche renferme un faisceau de licteur entouré d’une couronne de feuilles de laurier. Certains ont voulu y voir les armes de Mazarin, d’autres un symbole républicain, ce qui assure la tradition, sauva le banc d’œuvre de la destruction en 1793. » (« Guide de Paris mystérieux, p.426).

La tête de la déesse.

Vers 1670, on découvrit dans les gravats d’une tour proche de l’église Saint-Eustache et datant de l’époque de Philippe-Auguste (règne : 1180-1223), dans le jardin de l’abbé Berrier, une œuvre d’art antique qui fit se poser bien des questions. Il s’agit d’une tête de femme en bronze, surmontée d’une tourelle et d’une hauteur totale de 75 cm. Cette pièce, de facture romaine, fut assimilée à la déesse Isis, à une personnification divine de la ville de Lutèce ou à la déesse Tyché, déesse grecque de la Fortune (qu’il faut entendre non dans le sens de « richesse », mais dans le sens « hasard », la fortune pouvant être bonne ou mauvaise), à laquelle correspond la Fortuna romaine. La tourelle dont elle est coiffée aurait peut-être aussi pu faire penser à Cybèle, d’autant qu’elle est très élevée et prolonge naturellement la tête. A la fin du 19ème siècle, on s’interrogea sur l’origine et la datation de cette découverte. Etait-elle d’origine parisienne ou romaine ? Etait-elle réellement antique, de l’époque des Antonins, ou n’était-elle qu’une copie moderne ?  « Il fallut attendre l’analyse par M. Jean Charbonneaux en 1960 pour soulever, en partie tout au moins, le voile de l’énigme. La conclusion s’imposa : on était en présence d’une œuvre authentique. La patine noirâtre recouvrait en effet une patine beaucoup plus ancienne, de couleur vert clair. La tête de déesse surmontée d’une tourelle datait de l’époque des Antonins (ndr : 96 à 192), est « l’une des rares têtes colossales de bronze qui existe dans les collections françaises » (Paul-Marie Duval : « Paris antique, des origines au IIIe siècle », Paris, 1961). Toutefois, cela n’explique pas la raison de sa présence au lieu de sa découverte : comment un bronze authentique de cette qualité aurait-il pu être réutilisé dans l’enceinte de Philippe-Auguste ? Peut-être l’objet a-t-il été importé d’Italie à Paris avant 1670 ou qu’il fut importé à Lutèce dès l’antiquité. Il semble que le mystère de sa provenance demeure. En 1979, le « Guide mystérieux de Paris » (p.420), précise que la tête antique était conservée au cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.

théâtre de l'hôtel de bourgogneLe comédien farceur et le curé courroucé.

A proximité de l’église Saint-Eustache, se trouvait, à la rue Mauconseil, le théâtre de l’hôtel de Bourgogne. Un accord tacite était intervenu entre les comédiens et le clergé de Saint-Eustache : le dimanche, les vêpres devaient se terminer à 15 heures, afin de permettre aux fidèles de ne pas rater le début du spectacle. Mais un dimanche, le prêche, qui s’éternisait, fut interrompu par le roulement d’un tambour : le célèbre comédien Jean du Pontalais appelait à la première représentation ! S’en suivit un violent dialogue de sourds entre le prêtre et le comédien. Soudain, le curé sortit un couteau de sa poche et, à l’aide de celui-ci, creva la peau du tambour… Pour toute réponse, le comédien en coiffa le prêtre ! Quand ce dernier parvint finalement à se libérer, il était seul : les fidèles avaient préféré suivre le comédien !

Les écarts de la marquise de Marny.

Nous sommes au temps de Louis XIII (règne : 1610-1643). Une certaine Régine de Marny, marquise de son état et régulièrement mariée, collectionnait les aventures amoureuses. Mais elle éconduit un jour l’un de ses nombreux soupirants : Paul de Gondy, le futur cardinal de Retz. Celui-ci jura de se venger cruellement. La marquise, malgré sa vie quelque peu déréglée, était parfois en proie à de violentes crises de mysticisme. Elle passait alors de longues heures en prières à Saint-Eustache, à proximité du tombeau de la fille de Montaigne, qui avait été son amie. Léonor de Montaigne (décédée en 1616) fut la seule des six filles du célèbre philosophe à avoir survécu. Un soir, notre marquise se rendit donc à Saint-Eustache où elle se plongea dans la méditation. Soudain, elle eut l’impression qu’une présence étrange hantait ces lieux. Dans l’obscurité, elle tentait sans succès de distinguer quelqu’un, lorsqu’une voix se fit entendre : « C’est ici que le fidèle dort ! Après le crime et le désordre vient l’expiation ! C’est ici que la prière continuelle rachète les fautes ! » (Guide de Paris mystérieux, p.425). Prise de panique, Régine de Marny alla se jeter au pied de son mari, lui avoua son infidélité avant de l’implorer pour qu’il lui permette d’aller se cloîtrer pour le restant de ses jours, dans un château que le marquis possédait en Dauphiné, de même que le droit d’acheter une tombe à Saint-Eustache et de s’y faire enterrer, ce que le mari aussi cocu que magnifique, accepta… La marquise entreprit alors les démarches nécessaires auprès du curé. Mais ce dernier, qui était aux ordres de Paul de Gondy, différa chaque jour l’achat de la tombe, tant et si bien que la belle Régine de Marny tomba dans les griffes de Gondy. Un rendez-vous fut fixé dans les appartements du presbytère où Paul de Gondy obtint les faveurs de la marquise pour prix de son titre de propriété funéraire. Régine de Marny mourut peu après, quant à son époux il fut tué au siège de Lérida (Espagne, Catalogne ; premier et second siège de Lérida en 1646 et 1647, les Espagnols étant assiégés et les Français assiégeant ; ces derniers y subiront deux défaites successives).

Ode à la truffe !

Jadis, le numéro 3 de la rue du Jour abritait un magasin qui s’était spécialisé dans la vente des truffes du Périgord. Il est dit que c’est là que le cuisinier du roi Georges Ier de Grèce (qui régna de 1863 à 1913, année de son assassinat à Thessalonique) allait se ravitailler. Au cours d’un repas, le cuisinier fit servir une poularde généreusement truffée et accompagnée du quatrain suivant :

Sur la chair blanche et rose,

Exquise volupté,

La Truffe se repose

Comme un grain de beauté.

(Guide de Paris mystérieux, p. 427)

Le Maître de Hongrie et la croisade des Pastoureaux.

croisade des pastoureaux

En 1250 (et non en 1520, comme il était écrit dans le « Guide de Paris mystérieux », p.424, du fait, vraisemblablement, d’une petite faute de frappe), un moine de Citeaux, d’origine hongroise, parcours les routes de France et proclame avoir reçu de la Vierge Marie une lettre ( !) affirmant que jamais les puissants, les riches et les orgueilleux ne pourront reprendre Jérusalem et que seuls les pauvres, les humbles et les bergers (que l’on nommait alors « pastoureaux »), dont il prétend devoir être le guide, pourront réaliser cet exploit. De fait, la septième croisade voit l’armée chrétienne piégée dans Mansourah et décimée par la peste. En 1250, Saint-Louis (Louis IX) est fait prisonnier, de même que deux de ses frères. Malgré la chape de superstition religieuse qui pèse alors sur les consciences, certains en viennent tout de même à se poser cette question toute empreinte de logique rationnelle : comment un roi aussi pieux que Saint-Louis a-t-il pu être abandonné par Dieu ? C’est là qu’interviennent les nombreux prédicateurs, dont fait partie notre moine cistercien hongrois que l’on nomme Job, Jacques ou encore, Jacob. Selon lui, l’orgueil de la chevalerie a déplu à Dieu et voilà pourquoi Saint-Louis pu si aisément tomber dans les mains des mahométans… Cette explication d’un exemplaire simplisme tout apte à plaire à une populace inculte vit se rassembler, à l’appel solennel de la Pâques 1251, des milliers de bergers et de paysans qui prendront la croix et marcheront notamment vers Paris, armés de haches, de couteaux et de bâtons. C’est ce que l’on nommera la croisade des Pastoureaux. Jacob, qui se fait appeler le « maître de Hongrie », marche sur Paris à la tête d’une troupe qui, partie d’Amiens, rassemble de 30.000 à 100.000 hommes. Le moine, dit-on, avait une allure terrible, avec sa longue barbe et son visage décharné. De sa voix puissante, il prétendait qu’il avait été mandaté par les anges et la Vierge Marie pour prêcher une nouvelle croisade. C’est dans ce contexte qu’il chassa les prêtres de Saint-Eustache et qu’il massacra tous ceux qui ne soutenaient pas son projet démentiel et fanatique. On le vit même revêtir les habits de l’évêque puis, affublé de la sorte et assisté de ses lieutenants, confesser les pénitents, dénouer les mariages, attirer les femmes, enlever les filles, prélever des aumônes et piller les maisons. Cette croisade des « purs » se transforma donc bien vite en une opération de pillage… Jacob sera reçu par Blanche de Castille et finira par quitter Paris doté d’un confortable butin. De là, il marchera sur Orléans. Quant au clergé, il reprit possession de Saint-Eustache mais, tremblant encore de terreur, hésita longtemps avant d’oser excommunier le « maître de Hongrie » et ses séides.  Le mouvement des « pastoureaux » finira par prendre, dirions-nous aujourd’hui, une dimension « internationale » en s’étendant à la Rhénanie et au nord de l’Italie. Mais sa répression sera de plus en plus féroce et seuls quelques rescapés finiront par rejoindre Marseille pour s’embarquer pour Acre, où ils rejoindront les croisés.

Eric TIMMERMANS.

Sources : « Connaissance du Vieux Paris », J. Hillairet, Editions Princesse, 1982 / « Enigmes, Légendes et Mystères du Vieux Paris », Patrick Hemmler, Editions Jean-Paul Gisserot, 2006 / « Guide de Paris mystérieux », Les Guides noirs, Editions Tchou Princesse, 1979.

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